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Lundi 1 novembre 2004

Il était courageux et pourtant...

Je suis le soldat matricule 120-256.
J’ai à mon actif trois grandes guerres.
J’ai protégé mes terres comme aucun soldat avant n’avait pu le faire. Couché dans les tranchées de boue ou dressé dans le sable face à l’ennemi, j’ai toujours défendu la vie de mes compagnons et déployé tout mon honneur dans les rudes combats.
A la fin de la dernière bataille, épuisé, on m’a placé dans le bureau.
Mes souvenirs sont grandioses ! J’ai franchi mille obstacles, mangé la terre, défié les éléments, je me suis perdu dans des lieux où nul encore n’avait osé poser les pieds. J’ai frissonné de froid pendant de longues nuits d’hiver, sué des larmes de soleil aux étés chauds, plus vaillant que tout autre.
J’ai courtisé la douce bergère et fait d’elle ma colombe aux ailes d’or.
Hélas, ce matin, j’ai perdu la vie. Non par désobéissance à mon commandant, non plus par blessures dans une escarmouche, mais simplement tué par un enfant de 5 ans.

Ce matin j’ai été décapité par une règle de métal, moi le petit soldat de plomb, matricule 120-256, acheté au Grand Bazar à Lyon. Je le sais c’était inscrit en dessous, ici, sous mon socle usé.

 

 

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Lundi 1 novembre 2004

Ô mon amour, mon doux mon tendre mon merveilleux amour, de l’aube claire jusqu’à la fin des jours, je t’aime encore, tu sais, je t’aime.
(J.Brel)

Le bois craque dans la cheminée rompant le silence.
Lui est dans le fauteuil, jambes croisées, journal au bout des bras et petites lunettes rondes sur le nez.
De temps en temps comme rythmé par le battement du balancier de l’horloge, il lèvera les yeux vers elle.

Elle, elle n’a pas tellement changé finalement. Juste ses cheveux qui sont devenus plus gris, tirés sur la tête en chignon et ses yeux qui sont plus clairs.
Elle, elle ne le voit pas, trop attentive à son point de croix.
Elle tire les fils de couleurs doucement avec une grande méticulosité.

Lorsqu’il baissera son regard se sera à son tour de lever les yeux vers lui. Son pied se balance en continu et derrière les grandes feuilles du journal elle voit s’envoler de grosses volutes de fumée qui sentent bon le miel.
La maison sent bon aussi. Elle sent l’encaustique, le bois, le miel et la confiture. Tout est si bien rangé. Tout est tellement soigné. Le napperon brodé l’an dernier, repose sur la petite table du salon.
Tout est propre, tout est ordonné, tout est calme et silencieux.
Alors lorsque la franc-comtoise scandera les vingt-trois heures, il se lèvera, déposera sur son front un doux baiser, puis montera péniblement les escaliers.

Elle restera seule un moment avant de ranger l’ouvrage dans le petit panier d’osier, elle remarquera comme tous les soirs la pipe chaude retournée dans la tabatière.

A cet âge on ne se dit plus "je t’aime", on le sait, c’est ainsi et ce sera ainsi jusqu’au bout.

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Mardi 26 octobre 2004

Jardin de pluie derrière la fenêtre.
Sans bruit, les herbes s’agitent.
Il coule des larmes champêtres
D’un toit aux allures nostalgiques

La terre est sombre, le feuillage obscur
Des couronnes sacrent dans les flaques,
L’onde du ciel glissant sur les murs,
Recueillie par la pelouse en petits lacs.

Perles du ciel, limpides, incolores,
Nées d’un nuage au ventre gris,
Là-haut dans le froid indolore,
Tombent sur le sol sans bruit.

Un jour nous le ferons renaître
De mille et une fleurs
Ce petit jardin derrière la fenêtre
Dans une trouée d’azur et de bonheur.

par Bernard Blazin publié dans : Poésie
Dimanche 24 octobre 2004

La loi ne donne pas les mêmes droits aux pauvres qu'aux riches.

(Plaute)

 

Ils n’étaient que deux cent cinquante dans le village d’en haut et plus de vingt mille dans la ville du bas. Alors forcément, pour nourrir toute la colonie, il fallait construire des usines et les usines demandaient de l’énergie et celle ci se trouvait là : En haut dans la montagne aux terres nobles !

 

Sans bien comprendre les experts géologues, géomètres et compagnie, les vieux durent quitter leur maison. Sans bien comprendre pourquoi, ils durent sacrifier les chèvres, l’âne et le maigre fourrage de l’été d’avant.

Ils emportèrent leurs morts et le village se vida.

 

Mais le plus ancien, contre toute résistance, se terra dans la crypte de l’église et pria aux pieds de la Madone blanche. Alors l’eau se mit à monter, engloutissant les maisons, les pâturages et la chapelle du village.

 

Au lendemain soir, la vallée du haut était entièrement recouverte par un lac bleu acier. Toute vie avait disparue!

 

C’est dans la nuit profonde, que le responsable aux vannes aperçut cette lueur opalescente au centre de l’étendue stérile.

Dans les ténèbres sans lune, la Madone flottait debout sur l’onde et brillait étrangement.

Au fond de l’abysse sombre, les cloches du village se mirent à résonner.

 

Il est dit que, tous les ans à la même époque, l’ancien fait sonner le glas et que la Vierge s’illumine au centre du réservoir en souvenir de ceux du haut qui sacrifièrent  leurs maigres biens  pour les  beaucoup trop riches de ceux d’en bas.
par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Vendredi 22 octobre 2004

Ou les dents de la terre..

 

Ils avaient tout pour être heureux dans cette vallée fertile. Du gibier à profusion, de belles truites argentées ondulant dans les torrents d’onde claire et miroitant dans le soleil orangé du matin.

Oui, ils avaient tout pour vivre heureux les hommes de cette contrée et pourtant....

 

Au loin sur deux petits promontoires de basalte et de lauze, un grand cerf roux fier et fort ainsi qu’une tendre biche fragile, doux et paisibles fiancés, aimaient à regarder la grande lune s’élever dans la vallée.

 

Mais l’homme avide de ce qu’il ne peut avoir, affamé de sang et de chasse se mit en quête de nouvelles saveurs plus sauvages encore.

Deux coups de lance suffirent à terrasser le cerf et la biche.

 

Ce que l’humain ignorait c’est que le dix cors était le fils de Taranis Dieu du feu et des cieux et la biche fille de Sianna, Déesse des animaux.

 

Alors dans un grondement terrible que l’on entendit au plus profond de l’Auvergne, les deux montagnes s’élevèrent et le ciel devint plus noir qu’une nuit sans lune.

 

A l’aurore, le peuple de la vallée avait disparu broyé entre les mâchoires de la terre d’où s’écoulaient encore la lave figée et le sang des massacreurs sur deux canines  aiguisées à tout jamais .

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
 
 
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