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Mardi 19 octobre 2004

Oser le vent, oser juste une fois, juste un baiser...

Je la regarde qui ondule le ventre comme ondule le vent, les dunes.
Moi, je la regarde, je ne la touche pas.
Et je vois ses yeux noirs, ses yeux de braises, profonds qui m’enflamment, qui s’enflamment et je ne brûle pas.

J’entends la fine goutte, perle de sueur qui glisse dans son dos rivière, jusqu’à sa cambrure..

Moi, j’entends, mais je ne parle pas. Et je sens, je sens le bruit de ses colliers de nacres qui s’entrechoquent sur ses mollets galbés car j’écoute mais je n’entends pas.

Tandis que, les genoux à terre, elle regardera notre Seigneur, notre maître, en l’espace d’un éclair de pupilles amoureuses, elle me fixera !

Mais je ne dirai rien, je ne marcherai pas en avant mais en arrière, faisant face à l’éminence et je filerai comme un rat.


Alors de mon antre, j’écouterai, je sentirai, je verrai, je brûlerai de la douce mélancolie et du chant suave que Djamilah laissera couler le long des croisés jusqu'à moi, le gardien du sérail..

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Mardi 5 octobre 2004

Les jours tristes commencent lorsque le présent est confisqué. Alors on est condamné à rêver du temps d'avant et espérer celui qui viendra…

C’était dans un village profond niché au cœur de la montagne entre une carrière de lauze et une imposante cascade .
Les vieux, qui autrefois fonctionnaient aux volées de cloches de la chapelle située plus haut, occupaient encore les logis abandonnés par la jeunesse partie vers la grande ville.
Plus les années passaient, plus les dos se voûtaient, plus les vestes de velours brun s’élimaient à force de frotter sur les bords des grandes tables de bois attendant que le temps passe.
Lorsque l’hiver figeaient les maisons aux murs de pierres plates et que, dans la neige quelques cheminées fumaient dans le silence glacé, on apercevait parfois une ombre noire, maigre fagot sur le dos, glisser d’une habitation à l’autre.
Alors dans l’aphasie totale, une autre cheminée accompagnait ses voisines de fumée.

Un beau matin d’été tandis que le père Tonin se rendait vers la Combe avec sa chèvre, il les vit arriver. Lâchant biquette, il se mit à courir levant les bras et raclant du sabot dans la caillasse.

-Les voilà, les voilà !!
-Qui ça Grand Dieu, qui ça ? s’écrièrent les autres.
-Elles, haleta Tonin, elles ! La Dominique et la Luce !

N’en croyant pas leurs oreilles, les anciens se mirent aussitôt à trotter vers la sortie du village.
Aucun doute, c’était bien elles !

Les quatre fondeurs installèrent la Dominique et la Luce bien en vue sur le point culminant du hameau.

Depuis la vie a repris ici, rythmée par les sonnailles. Il paraît qu’il y a même une école !

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Vendredi 1 octobre 2004

Le gour de Tazenat -Puy de Dôme

 

Ce matin là il frappa d’un coup sec le sol avec son bâton et l’eau surgit, une eau claire, limpide, bouillonnante sur l’herbe rase de la montagne. Une eau si étincelante au soleil, que les reflets tellement brillants aveuglèrent le vieil homme. Le fil de l’onde glissa entre ses pieds courant en tous sens à la recherche d’une mère, d’une rivière.

Mais au pied de l’Ubac, les pierres déposées autrefois par Atlas et Vulcain, imposant leur volonté, stoppèrent la folle course des flots éclatants. Les roches de porphyre noir furent lentement submergées en silence dans le tumulte de la cataracte.

Au soir, le vieillard s’assit sur la grande pierre tout en haut de la montagne et sa silhouette se détachant dans le ciel orangé, il regarda dans le calme absolu ce rond lac dont l’onde fragile semblait s’être tendue comme un papier de soie.

Alors dans un dernier geste il lança son bâton qui virevolta un instant dans l’azur avant de déchirer le miroir du gour.

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Mercredi 29 septembre 2004

Créer, c'est vivre deux fois...
(Albert Camus)

On entendait le rouet grincer dans tout le village. Les habitants ne prêtaient plus attention à ce bruit que l’on entendait partout dans les rues.
C’était chez Louise qui habitait une petite maison près du presbytère.

La Louise cela faisait soixante ans qu'elle cardait la laine, qu’elle faisait des écheveaux, qu’elle battait du pied droit son rouet.

Elle avait commencé avec sa grand-mère et sa mère à quatorze ans et depuis, elle ne s’était jamais arrêtée. Quand l’aïeule fut morte, elles continuèrent à deux, puis sa mère disparut aussi, alors elle poursuivit seule.

Ses mains étaient agiles pour filer le poil du mouton et de longues pelotes s’entassaient dans le logis.
Parfois, elle s’interrompait et regardait au travers de la fenêtre le cimetière où reposaient les siens.
Et le bruit reprenait inondant le village.
Elle n’avait pas besoin de grand chose pour vivre, la Louise. Un peu de pain, du lait, quelques légumes pour le potage, cela suffisait amplement. Le lait c’était pour la minette, finalement, elle n’aimait pas trop ça le lait.

Et puis un matin plus un bruit! Pas un grincement!
Les habitants s’interrogèrent.
La Louise venait-elle de passer de vie à trépas? Quelques-uns s’approchèrent de la maison de la vieille femme.
Jean, le plus courageux se glissa derrière par le jardin et pénétra par la cuisine.
Dans le petit salon, il vit la Louise dans un fauteuil à bascules, recouverte jusqu’aux hanches par une couverture de laine.

Elle tricotait!

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
Mercredi 22 septembre 2004

Le feu brûle orange. C’est normal à cette altitude dans cette petite plaine où l’herbe rase frise dans le vent. Cette plaine où parfois se dressent quelques rochers aiguisés empruntant la place aux arbres trop rares.

La fillette au visage sale mais au regard tellement bleu, interroge sa mère.

- Maman, pourquoi notre grand sage ne sort plus de sa tente depuis plusieurs jours ?
- C’est qu’il est gravement malade tu sais ma petite..

Alors Chaïva se lève et marche jusqu’au rivage. Le grand océan respire à ses pieds de sac et de ressac. Le soleil voilé miroite péniblement dans l’eau grise. Elle ramasse quelques oursins qu’elle brise sur le rocher pour en extraire les saveurs marines et ses yeux se perdent au loin dans ce ciel, dans cette mer sans fin, sans homme, sans oiseau. Le vent froid souffle sur son visage et les mèches de ses cheveux s’emprisonnent dans sa bouche. Mais il entraîne aussi, parfois, la roche usée et un petit caillou frappe sa joue obligeant la fillette à crier de douleur.
Une goutte de sang perle sur son visage.
Alors inquiète, elle court jusqu’au bivouac.

-Maman, Maman, est ce que le grand sage va mourir ?
-Je ne peux te répondre mon enfant car nul ici n’est capable de le soigner
-Combien sommes-nous encore ?
-Il ne reste plus que dix-sept âmes dans notre tribu, Chaïva
-Et après nous qu’y aura t’il sur notre planète Mer ?
-Rien, plus rien, plus que de la roche et de l’eau, c’est tout...
-C’est vrai Maman qu’autrefois les hommes appelaient notre planète Terre et cet endroit l’Everest ?
-Oui, Chaïva, c’est vrai, c’est vrai, mais c’est si loin maintenant...

par Bernard Blazin publié dans : Nouvelles
 
 
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